Auditionnée au Sénat - ensuite ?

Ce mercredi 26 février 2014 je fus invitée à une audition publique au Sénat, par la mission Rythmes scolaires. Cette audition était au départ programmée le 19 février, mais un changement m'a imposé de jongler littéralement avec mon agenda. Jugez-en par vous-même. 

Le 24 février au soir j'intervenais devant un public nombreux venu m'écouter à Chavigny, à côté de Nancy. Le 25 en fin d'après-midi j'étais à Lannion, en Bretagne, pour participer aux conseils d'écoles de trois écoles ayant accepté de participer à la pré-évaluation mise en place cette année afin de pouvoir ne pas se contenter de demander dans l'après-coup qui est content ou pas content ! Nous aurons ainsi une ligne de base concernant les enfants, les enseignants, les parents, les animateurs, qui nous permettra d'évaluer les effets positifs ou non de la mise en place du projet à la rentrée 2014. 

Rappelons ici que cette commune avait réussi à mobiliser toute la communauté éducative autour d'un projet éducatif innovant, pour la rentrée 2013 (voir sur mon site, l'ambition d'une ville), qui lui avait été refusé au seul motif qu'il n'était pas sur 9 demi-journées !!!!

D'un commun accord tout le monde avait alors décidé de reporter la mise en place du changement à 2014. Depuis le maire n'a cessé de solliciter le ministre de l'éducation nationale pour obtenir de sa part la possibilité d'expérimenter une autre forme d'organisation, ce qui devrait être le propre d'une réforme ayant l'ambition de refonder l'école, comme si un modèle unique, non testé par ailleurs ni évalué, pouvait être considéré comme l'alpha et l'omega de cette refondation.

Nous avons quitté Lannion après ces trois conseils pour m'amener à Rennes, où j'étais attendue dès 9 h le mercredi 26, dans une école privée (et oui, elles aussi sont soucieuses du bien-être de leurs élèves) qui m'avait demandé de former tous les enseignants et les atsem aux connaissances concernant les rythmes biologiques de l'enfant, afin que cette équipe construise un projet au mieux de l'intérêt des enfants. Que l'éducation nationale prenne donc modèle ! Car si je forme bel et bien aussi des enseignants du public, ce n'est qu'à la demande des syndicats ou d'inspectrices prenant sur elles d'apporter aux enseignants de leur circonscription des informations permettant qu'ils puissent réféchir non uniquement à un problème d'horaire mais bien aux contenus des temps à occuper et aux évolutions à apporter dans leurs pratiques pour être acteurs des changements à apporter au sein de l'école pour améliorer son fonctionnement.

J'ai donc assuré cette formation devant toute cette équipe, les ATSEM étant ravies d'être associées à celle-ci, pendant trois heures, elle s'est terminée par une demande de poursuite de collaboration tant toutes avaient envie d'avancer et de repartir de ces nouvelles connaissances pour réfléchir aux erreurs à éviter. 

Je suis alors repartie sur Paris pour être présente au Sénat à 17h30. Vous aurez ci-dessous le lien de l'audition que j'ai faite, accompagnée des questions de la rapporteur et d'une sénatrice présente dans la salle. J'y joins le lien de la Gazette des Communes qui donne son analyse de cette audition. 

Mais ma semaine ne s'arrête pas là, en effet, à l'époque où il était prévu que j'aie cette audition le 19 février, j'avais accepté une demande du Snuipp de l'Aude de participer à leur Réunion d'Informations Syndicales prévue le 27 février. Je pensais revenir de Rennes à Carcassonne, là où se passait cette réunion, dès le 26 au soir, mais évidemment l'audition à 17h30 m'interdisait cela. J'en ai informé les collègues dès que j'ai eu connaissance du changement de date, mais ils n'ont pas pu accepter que je ne vienne pas. En effet, ayant annoncé ma présence, 130 collègues s'étaient inscrits ! Et les collègues organisateurs m'ont demandé de voir toutes les possibilités me permettant d'être présente le 27 au matin à Carcassonne. La seule possibilité fut que je prenne le train de nuit avec changement au petit matin à Toulouse. Mais nous avons eu une matinée très riche de questions pertinentes, d'interrogations légitimes. 

Car non Monsieur le Ministre, les enseignants du primaire ne sont pas que des professionnels cherchant avant tout à défendre leurs intérêts propres, qui seraient avant tout des résistants à tout changement. Ils veulent au contraire être acteurs de ce changement, mais à condition que celui-ci ait du sens pour leur engagement auprès des enfants, les assure de pouvoir continuer leur métier dans les meilleures conditions possibles, en retrouvant les fondamentaux de leur métier et en pouvant bénéficier de temps de réflexions partagées leur permettant de faire évoluer leurs pratiques en vue de permettre à davantage d'enfants d'accéder - en les intégrant au mieux - à tous les apprentissages nécessaires à leur développement harmonieux.

Il serait bon d'avoir à l'esprit qu'au contraire d'un enseignant du secondaire, qui lui a par ailleurs beaucoup de temps libres dans une semaine de cours, les enseignants du primaire ont face à eux chaque jour de l'année scolaire, l'ensemble des enfants de leur classe, qui tous comptent sur lui pour les aider à grandir. Non pas que je ne connaisse pas les difficultés de certains collègues de collèges, mais je pense qu'on oublie trop qu'un enfant qui n'a qu'un enseignant face à lui ne peut qu'attendre tout de lui, et c'est une responsabilité importante pour tous les professeurs des écoles. Cela mériterait bien qu'ils aient des conditions de travail leur permettant de se ressourcer régulièrement, y compris en ayant du temps pour travailler entre collègues.

J'ai dû repartir dès la matinée terminée car j'étais attendue le soir à côté de Bourg en Bresse, à Polliat, pour une soirée débat grand public: deux changements de train pour faire Carcassonne-Bourg en Bresse. Voilà quelle est ma vie de conférencière toutes les semaines depuis un peu plus d'un an maintenant, ce qui m'a conduite à rencontrer des milliers de personnes dans plus de 300 communes et communautés de communes. Il me semble être autorisée à dire que je sais ce qui se passe sur le terrain. 

Voici donc le lien concernant mon audition au Sénat. 

http://videos.senat.fr/video/videos/2014/video21859.html

Madame la rapporteur m'a évidemment posé quelques questions, mais j'avoue avoir du mal à comprendre qu'une sénatrice PS trouve "généreuse" mon envie de voir la société évoluer dans le bon sens, pour qu'elle devienne plus respectueuse de l'ensemble de la population. Or pour moi cette évolution sociétale ne peut se faire que si dès l'école, on amène tous les enfants à davantage coopérer, à avoir confiance en eux, à s'autoriser à rechercher les voies dans lesquelles ils se sentiront les plus à même de réussir leur vie.

Par ailleurs, j'avoue que j'aimerai connaître le sentiment réel de cette sénatrice, elle qui a été directrice de maternelle, devant ce qu'on est en train d'imposer à certains de ces enfants : trouve-t-elle qu'on va vraiment aider ces enfants à aimer l'école et à prendre plaisir à apprendre si on leur impose de passer plus d'une heure et demie, de 7h30 à 9h15, avant d'entrer en classe ? Ce d'autant qu'on sait depuis très longtemps qu'à cet âge, les enfants sont des "lève-tôt", (quel est le parent qui n'a pas tenté de coucher tardivement son jeune enfant le samedi soir avec le secret espoir de faire la grasse matinée le dimanche et n'a pu que constater que cet enfant se réveillera toujours à la même heure ? ). Quand on leur diminue chaque matinée de classe, pour ne plus y faire que 2h45, (ceci uniquement pour éparpiller au cours de la journée les 3 fois 1/4 d'h à supprimer du temps scolaire sous le prétexte fallacieux d'"alléger" la journée scolaire) quand on sait le temps nécessaire pour faire passer les enfants aux toilettes, pour les préparer à aller en récréation quand il est nécessaire de les couvrir chaudement ! Que pense-t-elle du bien être des enfants à qui on va proposer de faire plus de deux heures de foot dans la cour de récréation avant de retourner en classe, ceci après avoir pris le repas de midi, puisque certaines pauses méridiennes passent à 3 heures et plus. Quelle amélioration attend-on dans les apprentissages avec des mercredi matin à 1h40 ? ou à 2h mais nécessitant que les enfants fassent 1h30 de transport avant d'arriver à l'école et à nouveau 1h30 pour rentrer chez eux ? Et comment les relations entre l'école et les parents vont-elles être améliorées dès lors que ceux-ci reprendront leurs enfants en fin d'après-midi auprès de l'animateur qui aura eu, quant à lui, la malchance de récupérer des enfants quelque peu éreintés par la journée de classe et pas immédiatement prêts à passer à une autre activité ? La fatigue peut-elle vraiment être diminuée si on impose aux enfants qui veulent participer à une activité non scolaire de sortir plus tardivement de l'école, parce que la commune ayant pris conscience que 3/4 d'h ne permettent pas de développer l'intérêt des enfants pour l'activité qu'on lui propose, rallonge ce temps de 3/4 d'h supplémentaire ? Et toutes ces communes qui ont cumulé le plus de temps dit périscolaire sur le vendredi après-midi, en faisant finir la classe plus tôt ce jour là ? Quant aux activités dites extra-scolaires qui passent maintenant à 18 h et plus et imposent à des enfants de 7 ou 8 ans de faire une activité sportive à partir de 18h30, qu'en pense-t-on ?

Il ne m'a pas été possible de discuter davantage avec cette sénatrice, mais je pense sincèrement qu'il serait important qu'elle lise les courriers que m'ont fait parvenir les maires qui souhaitent construire un projet éducatif de qualité, mais qui ont besoin, pour ce faire, que des temps soient libérés pour permettre de recruter des professionnels qualifiés, mais aussi stables dans le temps pour accompagner les enfants sur ces temps non scolaires. Ceci aussi bien dans des petites communes d'Auvergne ou de Haute Savoie que dans des grandes villes de la région parisienne ou de la côte ouest.

Il n'est pas question dans ces communes, au contraire de celles qui déclarent ouvertement qu'elles espèrent que le plus possible d'enfants pourront rentrer chez eux dès la fin de la classe, de laisser les enfants sans accompagnement par la collectivité, elles souhaitent en fait donner à chacun d'eux la possibilité de s'essayer à des activités nouvelles, de qualité, et susceptibles d'être ensuite poursuivies à l'extérieur de l'école. Mais ces possibilités n'ont de sens que si on peut offrir ces activités aux enfants à des moments où ils sont disponibles pour les recevoir et sont dans des conditions biologiques et psychologiques leur permettant d'en profiter au mieux, certainement pas sur des temps émiettés chaque jour. Et ce avec des professionnels ne subissant pas une précarisation de leur emploi.

Refonder l'école nécessiterait que l'état accepte des expérimentations permettant de faire la preuve de l'intérêt pour le bien-être et la réussite de l'enfant de modalités d'organisation de la semaine permettant d'utiliser le mieux possible tous les temps, scolaires comme non scolaires, pour lesquels une réflexion aura pu être menée aussi quant aux contenus à y établir. Alors que là on impose à toutes les écoles un emploi du temps ne possédant que des cases vides à remplir par la suite, sachant que cette imposition n'empêche nullement un nombre invraisemblable d'organisations différentes, y compris au sein d'une même commune. J'ai même l'impression qu'il n'a jamais existé autant d'emplois du temps différents sur un même territoire. Où est l'intérêt de l'enfant dès lors, et le respect de ses "rythmes biologiques" ??

Pour finir, ci-joint l'article de la Gazette des Communes qui a analysé mon audition. 

http://www.lagazettedescommunes.com/222838/reforme-des-rythmes-scolaires-le-cnfpt-enrichit-son-offre-de-formation/?utm_campaign=promo-articles-club-rh&utm_source=twitterfeed&utm_medium=facebook

Bonne lecture à toutes et tous, et n'hésitez pas à échanger avec moi pour toute question dont vous aimeriez débattre.