de l'ambition de la refondation de l'école au retour au 16ème siècle

Le 9 octobre 2012, lors de la remise du rapport faisant suite aux concertations de l’été 2012, François HOLLANDE se dit "favorable" à une semaine de 4 jours 1/2 à l'école primaire, car « La réforme des rythmes n'est pas la clef de tout », mais « c'est le levier de la réussite ».

Quant à Vincent PEILLON, le 24 janvier 2013, il écrit aux maires : « Nous abordons, avec la réforme des rythmes, une phase importante de la refondation de l'École de la République. Elle influera sur l'organisation du travail des enseignants et leur manière même de travailler .... Ensemble nous devons mener à bien ce chantier important de la refondation ».
Dans l’annexe du projet de loi, on lit : « La réforme des rythmes doit agir comme un levier pour faire évoluer le fonctionnement de l’école autour d’un projet éducatif territorial ».


Dans la loi de refondation de l’école du 8 juillet 2013, on lit :
« Les fondements d’une école juste, exigeante et inclusive sont désormais posés et le texte crée les conditions de l’élévation du niveau de tous les élèves et de la réduction des inégalités. »
« Avec les projets éducatifs territoriaux (PEDT), la loi met la concertation locale au cœur de la question éducative ; c’est dans ce cadre que pourront être élaborés des projets prenant en compte la globalité des temps de l’enfant (scolaire, périscolaire, extrascolaire), notamment dans le cadre de la réforme des rythmes scolaires au primaire. «
« Avec la publication de cette loi, la refondation de l’école va pouvoir continuer à se concrétiser sur le terrain. »


Le 22 août 2013, Jean-Marc Ayrault tient un discours devant les recteurs et directeurs académiques en vue de préparer la rentrée 2013. Voici ce qu’on lit dans ce discours : « La loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école promulguée le 8 juillet dernier marque l’ambition du Gouvernement et de la majorité d’une refondation profonde et globale de notre système scolaire. La réussite de tous est désormais le premier devoir de notre institution scolaire.
Cela ne se fera pas sans innover, car l’innovation est au coeur de la démarche pédagogique
C’est pourquoi nous avons décidé de retrouver des rythmes scolaires mieux adaptés à l’objectif de réussite de tous. ... D’ici deux à trois ans l’entrée en vigueur de cette réforme aura levé la plupart des interrogations qu’elle peut encore susciter. Et au-delà de la question des rythmes, les projets éducatifs territoriaux à venir doivent être une occasion de redéfinir la façon dont l’école, les parents, les collectivités, les associations, ensemble, prennent en charge la réussite de tous !
Soyez audacieux dans votre action et sachez rendre audacieux ceux dont vous avez la responsabilité ! ».


Lors de l'ouverture du forum sur les représentants de parents d'élèves et la coéducation, qui s'est déroulé le mardi 15 décembre 2015 au lycée Jean-Zay (Paris), Najat Vallaud-Belkacem a présenté trois grandes actions pour développer la coéducation, parmi lesquelles « la place des parents d’élèves dans les projets éducatifs territoriaux »
Dans le cadre des nouveaux rythmes éducatifs, les parents délégués sont associés à l’élaboration et au suivi des projets éducatifs territoriaux. Plusieurs rapports récents ont mis en évidence la nécessité de renforcer ce dialogue avec les familles concernant l’articulation des temps scolaires et périscolaires.
Pour améliorer cette participation, des outils spécifiques seront créés avec les représentants de parents et en lien avec les associations d’élus locaux. Ils seront diffusés sur le site http://pedt.education.gouv.fr/


Au regard de cette ambition affichée lors de la mise en place de la réforme en 2013, et de l’ouverture du choix octroyé aux communes quant à l’organisation de la semaine scolaire par le décret Blanquer de juin 2017, j’ai repris de nombreux passages de l’article de Paul Gerbod(1)  qui nous permettront de prendre la mesure de l’incapacité de notre pays de faire évoluer l’école en vue de respecter davantage les besoins des enfants. 


C’est absolument dépitant ! 


« Dès le XVIe siècle, on a vu poindre, avec la pédagogie jésuite, une idée qui fera son chemin par la suite : le temps, même dans sa dimension calquée sur le rythme de la prière canoniale ou monastique, doit être modelé dans une certaine mesure sur le plan éducatif et, de ce point de vue, les innovations introduites dans les collèges de la Compagnie sont signes de modernité, comme le note un père jésuite en 1567 :
           « L’expérience démontre que trois heures consécutives d’enseignement le matin et trois heures également l’après-midi dans les écoles de la Compagnie mettent en danger la santé des nôtres et ne valent rien non plus pour celle des élèves. Aussi est-il ordonné que dans nos écoles il ne sera pas plus enseigné que deux heures et demie le matin et deux heures et demie du soir ».(2)


Dans les années 1690 on voit déjà poindre l’idée d’une « obligation scolaire » : la déclaration royale,du 13 décembre 1698 vise à étendre la fréquentation scolaire jusqu’à 14 ans dans l’ensemble du royaume.(3) Dans les collèges dirigés par la Société de Jésus, les journées de travail tiennent compte dans une certaine mesure de références physiologiques et surtout pédagogiques (4) ; Ainsi deux récréations d’une heure chacune s’insèrent dans les emplois du temps quotidiens après les deux repas ; de plus, les internes sont conviés à participer à des jeux collectifs, à des répétitions et à des représentations théâtrales ; s’ouvrent également pour eux des maisons de campagne, proches du collège où ils peuvent se détendre ; dans la semaine, le travail s’interrompt une journée, le jeudi ou un autre jour. L’idée essentielle est de rendre le travail intellectuel moins pesant, moins monotone grâce à des temps de repos, de détente et de délassement.
Au collège Louis-le-Grand, en 1770, où de nouveaux éducateurs viennent de succéder aux jésuites, la journée de classe comprend deux heures de récréation, quatre heures et demie d’étude, quatre heures et demie de cours réparties entre matinée et après-midi (les leçons qui, entre 1626 et 1725, duraient trois heures ont été ramenées à une durée de deux heures et quart), et une heure de conférence ; elle est en outre interrompue  par quatre repas ou collations ; les internes se lèvent à cinq heures et demie et se couchent à neuf heures du soir. (5)  

Dans le premier tiers du XIXe siècle, la journée de classe dans l’instruction primaire est en général subordonnée à des habitudes et coutumes locales, comme par le passé, et tout dépend des clauses du contrat conclu entre la municipalité et l’écolâtre.
                  Les différences territoriales existent déjà


Ainsi, dans les années 1830, dans l’arrondissement de Vouziers, selon Paul Lorain, la classe pendant  l’hiver dure de six heures du matin jusqu’à sept heures du soir, avec une interruption de deux heures, de onze heures à une heure. Dans l’arrondissement de Pau, l’inspecteur, au cours de la même enquête, s’indigne de l’anarchie des horaires car, écrit-il, « un grand nombre d’instituteurs sont dans l’usage de fréquenter les foires et les marchés du voisinage et leurs classes ne se tiennent pas régulièrement et à des heures fixes ».


Les critiques que soulève une absence de réglementation nationale et le souci d’éviter les abus et les gaspillages du temps scolaire sont à l’origine d’un début de mise en place d’une réglementation valable pour toutes les écoles primaires publiques d’un arrondissement. 
Dans le cadre de la loi Guizot de 1833, les comités d’arrondissement chargés de la surveillance des écoles publiques sont invités à établir un règlement précisant la durée des classes, les heures d’entrée et de sortie pour toutes les saisons de l’année. Ces comités doivent même fixer « l’ordre des travaux de chaque séance, les jours de congés et le temps des vacances ». Il est, de plus, nécessaire que les comités locaux usent de toute leur influence pour que les enfants restent à l’école pendant la « belle saison ». 


En 1834, le conseil royal de l’Instruction publique fixe pour l’ensemble des écoles publiques une journée de classe de six heures avec une coupure de mi-journée de deux heures, soit une durée hebdomadaire de trente heures, avec une journée de repos, le jeudi.
On voit poindre ainsi dans la deuxième moitié du XIXe siècle une attention plus grande à des structures d’horaires qui tiennent compte des enfants eux-mêmes, de leur santé, de leur faculté d’attention.


En 1858, l’inspecteur général des études Louis de Lens considère que l’emploi du temps quotidien doit déterminer des alternances de repos et d’étude, ainsi que des mouvements de la journée, la part qui est faite à chacun des objets d’enseignement, l’ordre dans lequel ils se succèdent. (6) 
Quelques années plus tard, en 1861, Alexandre Pinet reprend une argumentation comparable.(7) De plus, une circulaire de 1866, sous le ministère Duruy, introduit la réalité de récréations interclasse de l’ordre de dix minutes, le matin et l’après midi.
Avec l’application des lois Ferry de 1882 et 1886, rendant l’instruction gratuite, laïque et obligatoire, une réglementation nationale est mise en place. 
Le règlement de 1887 fixe la durée des classes à trois heures le matin et à trois heures l’après-midi, avec un horaire hebdomadaire de trente heures et une interruption totale du jeudi pour l’instruction religieuse. 
De plus, ce règlement prévoit l’insertion d’une récréation toutes les heures pour les élèves du cours élémentaire et du cours moyen, et pour les élèves du cours supérieur une récréation d’un quart d’heure le matin et l’après midi. 
Une répartition des disciplines est même prévue pour l’ensemble de la journée de classe. 
Désormais, toutes les écoles primaires sont invitées à se conformer à ces dispositions qui s’imposent̀  à l’ensemble des départements français. »

En 2018, avec le retour à la semaine de 4 jours réclamé sans beaucoup de réflexions tant par des parents que des enseignants, peut-on affirmer qu’on a évolué depuis le 16ème siècle en ce qui concerne l'organisation du temps scolaire ??? Il me semble que non, et les enfants les plus fragiles vont forcément en souffrir, au profit de ceux qui, étant donné leur milieu de vie, pourraient tout aussi bien n’aller à l’école que 3 jours par semaine sans que cela n’ait d’effet délétère sur leur développement. 

Une société qui laisse consciemment sur le côté de la route une partie de ses enfants peut-elle être considérée comme évoluée ?

1. Gerbod Paul. Les rythmes scolaires en France : permanences, résistances et inflexions. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1999, tome 157, livraison 2. pp. 447-477.

2. Cité par Paul Porteau, Montaigne et la vie pédagogique de son temps, Paris, 1935, p. 49.

3. Statuts de l’université de Paris présentés à Henri IV par les commissaires royaux et enregistrés au Parlement, dans Charles Jourdain, Histoire de l’Université de Paris au XVIIe et au XVIIIe siècle, Paris, 1862-1866, p. j. n° 1, p 1-17 (seule éd. complète).

4. La Ratio studiorum .-plan raisonné et institution des études dans la Compagnie de Jésus, éd. et trad, par Adrien Dumoustier, D. Julia et al., Paris, 1997 (Histoire de l’éducation). Voir F. de Dainville, Les jésuites et l’éducation..., p. 78-155, et, dans la présente livraison, la comparaison établie par Max Engammare entre l’organisation temporelle des études jésuites et la discipline de l’heure protestante.

5. Gustave Dupont-Ferrier, La vie quotidienne d’un collège parisien pendant plus de trois siècles, du collège de Clermont au lycée Louis-le-Grand, Paris, 1921-1925, 3 vol., au t. I, p. 115-117, 195-197.

6. Louis de Lens (ou Delens), Guide des instituteurs de Maine-et-Loire, ou souvenir des conférences qui leur ont été faites en septembre 1857, Angers, 1858.

7. Alexandre Pinet, De l’organisation pédagogique des écoles d’après M. Villemereux, Paris, 1861.