l'ORTF est de retour ?

Cet article est paru sur la tribune de Médiapart, 

http://blogs.mediapart.fr/blog/claire-leconte/260514/l-ortf-est-de-retour

L’ORTF est de retour ?

Claire Leconte

 

Comment aurai-je pu imaginer que le SLII (Service de Liaison Interministériel pour l’Information) d’Alain Peyrefitte allait être réactivé par un gouvernement de gauche, service qui à l’époque, organise des réunions avec les responsables de télévision pour élaborer « en commun les conditions dans lesquelles les réformes projetées seraient présentées au public ». Alain Peyrefitte déclare alors [1] : « grâce à une coordination dans sa conception, l’information (…) respecterait l’esprit et la lettre du projet gouvernemental et trouverait sa pleine efficacité ». (Cité par Aude Vassalo).

Certes je n’ai pas la prétention de croire que ma personne a tellement d’importance qu’elle pourrait nuire au projet gouvernemental concernant la mise en œuvre de la dite « réforme des rythmes scolaires », de plus je pense que dans l’affaire en question, il n’y a pas eu de liaison interministérielle, mais la situation que je vais ici évoquer m’a conduite à faire ce rapprochement.

J'avais eu plusieurs alertes quant à la non volonté du ministre de me rencontrer : la premlère a eu lieu quand, après une demande commune de rendez vous au ministère faite après la nomination de Benoit Hamon par le fondateur du C.E.D.R.E [2] et moi-même, après que la date ait été fixée, ce fondateur à été contacté pour apprendre que ne serait reçu à ce rendez vous que l'élu !! Dont acte.

Les autres alertes sont le fait qu’à plusieurs reprises des proches du ministre m’avaient fait savoir que je devais être reçue par lui, ce qui ne s’est jamais réalisé.

Mais plus récemment, c'est une intervention me semble-t-il plus grave du point de vue de l’éthique, à  mon encontre qui s'est produite.

J'ai été contactée vendredi 16 mai par un journaliste de France 5 qui préparait l’enregistrement d'une émission pour les Maternelles à laquelle l'équipe tenait absolument à me convier. Le tournage avait lieu le jeudi 22 au matin et ils recevaient Benoit Hamon.

Ayant pu accepter cette invitation, nous avons travaillé ensemble à la préparation de l’émission pendant plusieurs heures sur plusieurs jours. Une fois les choses calées par rapport à toutes les questions que la rédaction se posait, le journaliste s’est occupé de me réserver une chambre d'hôtel à Boulogne (pré-payée avec petit déjeuner) pour la nuit de mercredi à jeudi pour s’assurer de ma présence sur place le jeudi matin.

Mercredi soir, j’étais sur place, il m’a appelé à 21h30 pour m'expliquer qu'ils avaient travaillé toute la journée avec le conducteur de l'émission et s'étaient alors rendu compte que « ça coinçait au niveau du timing » ! Ils n'arrivaient plus à caser tout le monde sachant qu'il y avait un parent représentant les gilets jaunes et une directrice d'école primaire de Paris ! Et il était au regret de m'annoncer qu'ils se trouvaient dans l’obligation de se passer de ma présence !

Je lui ai fait part de mon grand étonnement quant au fait qu'ils ne se rendent compte que si tardivement de ce problème de timing, alors qu’ils sont tout à fait habitués à gérer une telle émission, qu’ils avaient contacté les personnes en connaissance de cause.

Il m'a alors donné le numéro de portable de sa rédactrice en chef qui lui avait dit que je n'avais qu'à l'appeler, ce que j’ai fait vers 22h15. Je l’ai eue rapidement, elle m’a confirmé que le timing trop serré les obligeait à faire des choix de casting et étant une émission d’abord pour les parents, il leur semblait justifié de ne conserver que le parent et la directrice d’école. Exit l’expert.

Je lui ai dit ne pouvoir croire que ce dédit n’était que le fait d’un problème de temps qui en principe se règle ensuite avec le montage final, que ce tournage se préparait depuis plusieurs jours et qu'ils avaient eu largement le temps de voir ce problème si tant est qu'il existait. J’ai bien senti la gêne des journalistes à ce moment là.

Monsieur le Ministre, comment voulez-vous me faire croire de telles fadaises ? Ces experts de la préparation de telles émissions auraient-ils donc été si mauvais qu’ils n’auraient pas perçu le problème avant de me faire venir jusque Boulogne Billancourt et de me réserver (en la pré-payant) une chambre d’hôtel pour s’assurer que je puisse être sur le plateau assez tôt le jeudi matin ? Évidemment que je ne peux le croire, mais reste à savoir qui alors, de vous ou de vos conseillers, ont jugé utile d’appeler la direction de France 5 pour donner l’ordre de ne pas me voir sur le plateau. Qui que ce soit je trouve le procédé parfaitement inadmissible et anti-démocratique.

Sont-ce vos conseillers qui voulaient absolument éviter une rencontre entre nous ? Éviter que je puisse potentiellement vous convaincre de la validité de mes idées ?

Certes, lors de ma dernière rencontre avec la conseillère de Vincent Peillon, la vôtre aujourdhui, nous avons une fois de plus eu un long échange sur l’incapacité du ministère d’entendre que le découpage de la semaine en 9 demi-journées émiette tous les temps des enfants et ne sert pas la cause d’un mieux-apprendre, ce que pourrait faire une organisation en journées pleines, en libérant des après-midi, ce qui permet aux communes ayant une réelle ambition éducative d’utiliser au mieux l’ensemble des ressources qui sont les leurs. Choix fait par toutes les communes avec lesquelles je travaille depuis un an.

Or cette conseillère n’a cessé de me répéter que ce refus venait de ce que le ministère craignait que la plupart des communes s’empressent de choisir le vendredi après-midi alors même que son combat était d’éviter de rallonger plus encore le Week end. Madame la conseillère, il aurait suffi pour ce faire de ne pas rendre dérogatoire le samedi matin. Je passe sur l’échange assez ubuesque que nous avons eu alors. Et dois bien constater qu’aujourd’hui ses arguments de l’époque ne peuvent plus avoir de résonance !

J’ajoute ici que le DGESCO de l’époque, que j’avais aussi plusieurs fois rencontré, avait quant à lui des préoccupations qui m’avaient semblé plus que contestables, puisqu’il m’avait affirmé : « madame Leconte, vous connaissez comme moi les Professeurs des écoles, que feraient-ils si on les libérait des après-midi » ???

Toutes leurs activités invisibles, dans de meilleures conditions que ça n’est le cas actuellement, me semble-t-il, monsieur le DGESCO.

Vous reprenez ce ministère et vous vous laissez convaincre par vos conseillers qu’il vaut mieux ne pas me rencontrer.

Oui, Monsieur le Ministre, je souhaitais pouvoir échanger avec vous lors du tournage de cette émission, en voici les raisons principales :  

A.  D’abord deux questions précises à vous poser :

  1. pourquoi avez-vous jugé utile, votre prédécesseur comme vous-même, de vous servir du décret Darcos, émis sous un gouvernement de droite, avec une économie particulière quant aux objectifs de ce décret, pour organiser la semaine des écoliers, soit en la découpant en demi-journées (choix largement contesté par le rapport Tabarot de décembre 2010), plutôt que de repartir sur le type d’organisation de la semaine proposé par la loi Jospin de 1989, particulièrement ambitieuse en ce qui concerne l’éducation de l’enfant, qui proposait elle un étalement des temps d’apprentissages sur 5 jours, sans découpe particulière en demi-journées.
  2. Pourquoi subitement vous est-il apparu important de limiter la demi-journée de travail à 3h30 (possiblement plus longue par dérogation avec le décret Peillon) quand on sait que les écoliers alsaciens, entre autres, vivent sur des matinées de classe de 4 heures depuis de nombreuses générations sans que cela ne les perturbe !

J’attendais évidemment des réponses argumentées en direct à ces deux questions.

B. Vous démontrer que mes remarques critiques n’ont rien à voir avec « des divergences entre chronobiologistes », comme vous le dites y compris lors de votre audition au sénat. Certes je ne trouve absolument pas utile de s’appuyer sur la courbe de vigilance (qui, par ailleurs, est une donnée de chronopsychologie et non de chronobiologie) pour mettre en œuvre la refondation de l’école via des changements dans les emplois du temps.

En fait toutes les interventions qu’il m’a été demandé de faire, auprès des enseignants, des parents, des animateurs, des élus, des techniciens de collectivités, consistent à montrer l’importance que tous ces acteurs de la communauté éducative aient un socle commun de connaissances sur les rythmes biologiques des enfants et l’importance de la régularité du rythme veille-sommeil, y compris lors des petites vacances. Ce qui n’est absolument pas fait de façon généralisée à l’heure actuelle. Et à côté de ces connaissances incontournables sur les rythmes biologiques, c’est de pédagogie dont je parle, car je suis professeur de psychologie de l’éducation, ce qui m’a conduite à former cette année plusieurs milliers d’enseignants et des conseillers pédagogiques, soit à la demande d’IEN soit à la demande de syndicats, mais aussi des IEN à la demande de DASEN.

Si ces demandes en formation continuent de m’être faites, je peux faire l’hypothèse que celles que j’ai réalisées sont apparues utiles à leurs destinataires. De fait visiblement cela convainc tous ces interlocuteurs de la nécessité d’une formation commune de tous pour que puisse se construire, au service de chaque enfant, un projet éducatif sur la base d’une éducation partagée non virtuelle.

Est-ce cela qui vous fait peur ?

C. Vous faire comprendre que si on ne change pas fondamentalement le fonctionnement actuel de l’école, ce qui n’a strictement rien à voir avec le nombre d’heures et de jours, mais avec le fait d’amener les enseignants à réfléchir à l’utilisation la plus pertinente possible, pour améliorer les apprentissages, des temps et des contenus de ces temps scolaires, la réussite attendue des élèves les plus en difficulté ne risque pas d’être au rendez vous malgré votre rajout d’une cinquième matinée, parfois réduite à peau de chagrin.

C’est Bernard Toulemonde, qui écrit : « Le vrai changement serait de modifier les pratiques pédagogiques afin que tous les enseignants travaillent vraiment autrement avec leurs élèves ». [3]

Quant à Bruno Suchaut il constate : « Il existe une distance parfois très grande entre la durée officielle du temps d’enseignement et l’utilisation effective de ce temps par les élèves ». (…) « En résumé, de nombreuses études ont permis de mieux connaître l’influence du temps d’enseignement sur les apprentissages des élèves même si celles-ci ont eu en fait assez peu d’écho dans le contexte français. La problématique du temps a en effet été presque exclusivement abordée sous l’angle des rythmes individuels des enfants et donc assez peu sous son aspect pédagogique et didactique ». [4]

D. Vous faire entendre qu’avec les travaux, les écrits et les formations que je fais depuis tant d’années, je suis très peu disposée à croire que la pilule miracle pour une meilleure réussite des enfants, est de croire uniquement en un meilleur apprentissage entre 9h et 11h. J’espérais naïvement parvenir à vous donner une autre perception de ce que pourrait être ce changement pour qu’il représente réellement une réforme. Car je vous ai aussi plusieurs fois entendu, comme au sénat, dire que la seule chose qui vous préoccupe vous, c’est l’école.

E. Vous évoquer les très nombreuses rencontres que j’ai faites à travers les 350 conférences réalisées à ce jour partout en France y compris dans des zones très reculées, et vous faire entendre que contrairement à ce qu’on peut vous faire croire, la refondation de l’école n’est pas en marche. Mais les mêmes conseils vous sont visiblement donnés que ceux donnés à votre prédécesseur, il vaut mieux que je ne puisse pas vous en parler.

Je ne sais et ne saurai probablement jamais, qui est à l’origine, vos conseillers ou vous-même, de cette demande à la direction de France 5 de faire en sorte que je ne sois pas présente sur le plateau de l’émission, mais je me permets de vous dire qu’outre le manque de considération pour ma propre personne (avertie le soir à 22h30 entre tous les déplacements prévus sur cette semaine là, la veille du tournage) tout à fait inacceptable, je trouve particulièrement irrespectueux du travail des journalistes, qui construisaient cette émission depuis plusieurs jours, le fait de leur imposer de tout reconstruire en quelques heures.

Politiquement parlant vous seriez gagnant à accepter de vous intéresser aux projets éducatifs de qualité construits dans des communes fort différentes, nécessitant des dérogations particulières pour pouvoir être mis en œuvre si on continue de découper la semaine en un certain nombre de demi-journées. Ces projets, construits sur 4 jours 1/2, l’ont été en associant tous les acteurs de la communauté éducative, ont comme objectif que tous les enfants bénéficient au mieux de tous les temps ainsi réorganisés, pour mieux apprendre, mieux vivre l’école, mais aussi s’ouvrir Culturellement. Les enseignants se sont mobilisés pour modifier leurs habitudes de fonctionnement, les parents ont bien pris la mesure de leur responsabilité éducative, les animateurs ont perçu le rôle qui sera le leur.

Sans parler de ces mêmes projets qui vivent depuis une vingtaine d’années, à Lille, à Munster, à Épinal, pour la plus grande satisfaction de tous.

Mais souhaitez-vous vraiment que de tels projets existent ?

Il est difficile de comprendre qu’on puisse vouloir casser une organisation sur 4 jours 1/2 qui fait ses preuves depuis tant d’années sous le seul prétexte qu’elle doit être sur 8 ou 9 demi-journées !

Vous avez, d’une façon ou d’une autre, fait en sorte de ne pas me rencontrer en vous servant de votre autorité ministérielle, ce qui est difficilement compatible avec la vision que j’ai d’un état démocratique, mais au moins me lirez-vous ?

Les enfants pour lesquels je milite depuis tant d’années, le méritent bien me semble-t-il.



[1] Note d’Alain Peyrefitte à Pierre Mesmer – 19/01/1965

 

[2] Collectif des Élus Démocrates et Républicains à l’Éducation

[3] « Il n'est pas exclu que le système éducatif s'effondre s'il ne se réforme pas » (Bernard Toulemonde, ex-Igen)

[4] Bruno Suchaut : Les rythmes scolaires prisonniers du temps -

Rencontre territoriale co-organisée par les délégations Bretagne et Pays de la Loire en partenariat avec l’Association Nationale des Directeurs Education des Villes (ANDEV), 2013