Lettre d'un militant Freinet à JM Blanquer

Lettre à Jean-Michel B., un ami qui nous veut du bien

Cher Jean-Michel,

Tu ne t’offusqueras pas du tutoiement, j’en suis sûr, tu es un homme moderne, branché, proche des gens, Jean-Michel.

Et puis, nous partageons tellement de choses tous les deux ! D’ailleurs, tu m’écris de plus en plus souvent. Je sens bien que quelque chose passe entre nous deux.

Jean-Michel, je suis tellement fier de toi ! Tu es, sans aucun doute, le meilleur ministre dans ton domaine depuis Joseph-François de Payan en 1794.

Jean-Michel, comme tu les as tous endormis à ton arrivée rue de Grenelle ! Tu te souviens ? Après ton nom, on pouvait lire « issu de la société civile ». Quelle crise de rire, cette bande de nazes avait oublié ton passage de numéro 2 chez Darcos, les dizaines de milliers de suppressions de postes et le détricotage du RASED qui allaient avec... Tu n’as pourtant pas changé de coupe de cheveux !

Et lorsque tu avais promis que tu ne ferais pas de grande Loi sur l’éducation, tu te rappelles ? Oh la poilade ! Tout le monde t’adorait à l’époque, c’est simple tu avais les mêmes sondages de popularité que Poutine !

Et quand tu leur as expliqué à tous ces profs qui « ne comprennent rien » que ça y était, grâce à des tests réalisés en laboratoire, tu savais comment enseigner scien-ti-fi-que-ment ! Oh les ringards de pédagogols, le Philippe Meirieu et toute sa clique qui hurlait « prolétarisation des enseignants », « négation des savoirs professionnels » « perte des valeurs de l’école », « riposte » et autres inepties...

Bon, OK, il faut bien l’admettre, et ton héraut Stanislas Dehaene lui-même l’a fait dans un de ses bouquins, en vrai, avec de vrais enfants, dans de vraies classes, il n’y a pas de méthode miracle qui fonctionne à coup sûr... mais ça, on s’en moque, non ? Tant que toi tu l’annonces à la télévision, c’est que c’est vrai non ?

Oh, Jean-Michel, comme tu m’as régalé avec tes évaluations nationales ! Tu imposes aux profs de CP/CE1 des tests mal faits dont tout le monde se plaint et qu’une grande partie des profs boycotte, les ingrats. Tu leur annonces en plus, à ces incapables, qu’ils ne les corrigeront même pas... et l’année d’après, paf ! tu leur recolles la même évaluation en enlevant les exercices qui avaient été les moins réussis, et là, tu en profites pour annoncer que ta méthode miracle fonctionne ! Tu es un génie Jean-Michel, un aigle, un cador, une épée ! Tu es le Zidane de la com’ !

Et sur les salaires de ces nantis de profs ! Brillant, tu as été brillant ! C’est simple, j’en ai encore des frissons !

Quand tu leur as fait ton petit regard mouillé pour leur expliquer que, oui, c’est vrai, ils sont sous-payés par rapport à leur qualification et leur travail... Que, oui, c’est vrai, ils ont plus d’élèves et font plus d’heures que leurs autres collègues européens pourtant bien mieux payés...

Je te jure Jean-Michel, c’était beau, c’était touchant, c’était du Zola ! Et quand ensuite tu leur expliques qu’ils devraient être mieux payés... mais à condition de bosser plus, c’était grand, c’était sublime ! Tu as raté une carrière de VRP, tu aurais convaincu une vache de t’acheter du lait ! Tu as tellement de bagout Jean-Michel !

Et sur les retraites ! Oh, ton interview-vérité, le poids des mots, le choc des clichés ! mais que c’était beau !

Non, mais c’est vrai quoi à la fin, tu les entends les profs ? Ils sont là :

« - on nous demande de travailler dix ans de plus que les anciens instits et on veut nous supprimer 600 à 900 € de pension de retraite par mois »

Et gnagnagna... oh les mesquins, les petits, les ingrats !

Ils n’ont vraiment rien compris ! Tu as eu raison de le leur dire Jean-Michel ! Et puis, ça plait aux gens ça, quand on se moque des profs, quand on les rabaisse, quand on les humilie.

Non, mais ils t’ont pris pour qui tous ces gauchiasses d’enseignants ? Pour Jules Ferry ? À les protéger, les respecter, les chouchouter ? Cet idéaliste de Ferry qui leur offrait salaire, logement, reconnaissance... qui en faisait les piliers de la République, des hussards noirs, des personnages importants... Mais quel ringard celui-là !

Toi Jean-Michel, t’es un moderne, un disruptif comme dit Manu. Tu casses les codes (enfin, surtout celui de l’éducation...)

Les profs, les parents, les élèves... un tas d’ignorants, d’incultes, de gagne-petit, de rebelles... D’ailleurs tout ça c’est un peu pareil pour toi.

Mais heureusement, toi, tu sais ! Tu sais comment chacun doit penser, agir, ressentir. Il n’y a que les esprits chagrins, les has-been, qui ne te suivent pas. Ces traine-savates n’ont rien compris à ton école : « l’école de la confiance »... en toi !

Jean-Michel, j’ai été très touché par ta petite lettre du 4 décembre. Ça m’a fait très plaisir que tu nous parles de nos retraites... même si elle nous parait tellement loin ! C’est vrai, nous allons tous partir dix ans plus tard que nos maitres d’école de quand on était petits, mais c’est pas grave ça, parce que les enfants de maintenant, ils sont beaucoup plus sages que ceux des années 80... Non ? Ah bon...

Enfin bref, ta petite lettre, rien que pour nous, nous a fait très plaisir. Quand tu nous dis que notre niveau de pension ne bougera pas avec la nouvelle réforme, bien sûr qu’on te croit ! Tu n’es pas le genre d’homme à dire un truc et à faire le contraire...

Enfin...

Sauf quand tu as dit que tu ne ferais pas de loi sur l’éducation et que tu en as fait une...

Sauf quand tu as dit que la réforme du lycée était prête et que ce n’est pas le cas...

Sauf quand tu avais dit que tu ferais l’école de la confiance et que tu as fait rédiger l’article 1 pour museler les profs...

Sauf quand tu avais dit que le budget de l’Education Nationale était en hausse, alors que ce n’était qu’un trompe-l’œil...

Sauf quand tu avais dit que tu revaloriserais les profs, sans leur préciser que ce serait à la Saint-Glinglin...

Dis donc Jean-Michel, j’ai un doute... N’aurais-tu pas tellement dévalorisé la parole publique que plus personne n’arrive à te croire ?

Tu sais quoi Jean-Michel ? Ils ne te méritent pas en fait tous ces profs. Moi, si j’étais toi, je m’en irais !

 

Cédric Forcadel, militant pédagogique à l’ICEM-pédagogie Freinet, auteur de « Dessine-moi une école où il fait bon vivre »