Oui, la réforme pouvait réussir, mais à quel prix ?

La réforme dite des « rythmes scolaires » avait comme ambitions selon François Hollande, d’être le premier levier de la réussite, selon Vincent Peillon, le premier levier de la refondation de l’école, selon Jean-Marc Ayrault, la refondation ne se fera pas sans innover ce pourquoi il fallait retrouver des rythmes scolaires mieux adaptés à la réussite de tous, et, affirmait-il, «  au-delà de la question des rythmes, les projets éducatifs territoriaux à venir doivent être une occasion de redéfinir la façon dont l’école, les parents, les collectivités, les associations, ensemble, prennent en charge la réussite de tous ». Tout le monde a rapidement oublié ces ambitions, sauf peut-être moi, et ceci dit en toute modestie, ce n’est qu’un constat.

Depuis 6 ans maintenant, ma vie a été exclusivement consacrée à la mise en œuvre de cette réforme. Plus de 400 000 kms avec la SNCF, trois fois le tour de France avec y compris traversées par le Centre mais au total l’équivalent d’environ 10 tours du monde en 6 ans, des semaines entières hors de chez moi où il m’est très très souvent arrivé de n’y passer que le dimanche. Tout en ayant dénoncé dès le départ, avec une lettre ouverte envoyée à Vincent Peillon dès janvier 2013, les erreurs commises dans la rédaction et la publication du décret, dans le portage de la réforme par l’éducation nationale, dans l’accompagnement nécessaire à faire pour qu’elle fonctionne, j’ai accepté, au vu de mon expertise vieille de plus de 30 ans de telles expériences d’aménagements des temps de l’enfant, d’accompagner les communes qui me le demandaient. Systématiquement je précisais bien que je travaillais pour répondre aux besoins des enfants, mais également qu’on ne devait jamais oublier que leur bien-être est totalement dépendant de la qualité de vie professionnelle des adultes qui l’accompagnent au cours de sa journée, soit tant les enseignants que les animateurs et intervenants extérieurs, ceci tout en prenant aussi en considération les contraintes professionnelles des parents quand elles existent.

J’ai ainsi passé des milliers d’heures à faire des formations, à travailler avec les élus, les parents, les animateurs, les enseignants, mais aussi avec les enfants, en rappelant systématiquement les ambitions de départ de la réforme qu’à peu près tout le monde a oubliées depuis.

J’ai de ce fait accumulé beaucoup de fatigue, de stress, car quand on travaille avec toute une commune qui compte sur vous, cela n’a rien de décontractant et on n’a pas le droit à l’erreur, mais il faut savoir que j’ai même subi du harcèlement qui n'a évidemment pas aidé le travail à se faire. Mais j’ai aussi pu créer des liens amicaux nouveaux balayant à eux seuls tous les mauvais coups reçus et le manque de sommeil.  

Le décret Blanquer de 2017 m’a mise hors de moi, oser laisser la porte grande ouverte à ce qui est réclamé par les adultes soucieux de se faciliter la vie sans aucun état d’âme pour les enfants fragiles qu’on va plus encore fragiliser est inacceptable. De plus le faire en donnant le pouvoir aux maires de faire les choix en suivant les souhaits de leurs électeurs relève d’une réelle irresponsabilité de la part de l’état qui est garant d’une éducation nationale égalitaire. Cela n’a pourtant pas mis un coup d’arrêt à mes déplacements, car très rapidement des élus ambitieux pour l’éducation des enfants de leur commune, se refusant à faire des sondages sans donner aux sondés les arguments scientifiques susceptibles de les faire réfléchir, m’ont demandé pour le moins une conférence mais également souvent un accompagnement pour améliorer l’existant. J’en suis actuellement à plus de 32600 kms uniquement  pour l’année 2018.

Une autre forme de stress est apparue face aux attaques que j’ai pu provoquer bien malgré moi : quand vous vous savez précédée par une pétition largement diffusée par un syndicat enseignant ou que les gendarmes doivent venir encadrer un groupe de syndiqués manifestant sur le parking du lieu de la conférence, on n’est pas dans les conditions les plus agréables pour tenter de convaincre ce qui est le mieux pour tous les enfants. Je n’ai pourtant pas renoncé à la suite de remerciements reçus par toutes les communes qui ont souhaité me faire savoir que grâce à mon intervention, le vote qui a suivi a été favorable au maintien des 4,5 jours.

Malgré tout la fin d’année est là et ce qui n’aurait jamais dû arriver est arrivé : lors d’un des mes derniers voyages, j’ai eu dans le train un sérieux accident (un dénivelé du sol du TGV m’a fait perdre l’équilibre et j’ai eu le malheur d’écraser mon visage sur un poteau placé juste devant moi, chute qui a enfoncé les lunettes que je portais dans mes chairs), qui a convoqué une pharmacienne et une médecin présentes dans le train, les 4 contrôleurs (qui ont fait une déclaration d'accident) et leurs boîtes à pharmacie desquelles on a utilisé toutes les compresses existantes, puis les pompiers de la gare Montparnasse, les pompiers de Paris à leur suite qui m’ont emmenée à l’hôpital le plus proche de la gare qui m’a à son tour transférée aux urgences de la Pitié Salpétrière où j’ai passé toute la nuit. J’ai perdu énormément de sang et ai quitté ces urgences avec  plus de trente cinq  points de suture réalisés sur une plaie très profonde (laissant voir les os en haut du nez et au dessous de l'oeil gauche) de près de 10 cms de longueur.

Et là, je l’avoue, je me suis dit : « mais pourquoi me mets-je ainsi en danger alors même que tout le monde se moque éperdument de ce qu’on permette à tous les enfants d’être dans les meilleures conditions pour développer toutes leurs compétences et potentialités ? » .

Finalement j'ai eu une réponse à cette question grâce à une élue avec laquelle je travaille actuellement, qui m’a fait parvenir le courrier d’une directrice d’école du Tarn, qui me prouve que la réforme pouvait réussir si on s’en donnait les moyens.

Je vous livre ici la lettre de cette collègue :

« Madame V. a  assisté à la conférence de Claire Leconte en février dernier, sur les rythmes biologiques des enfants.

Très sensible à son analyse, elle a poursuivi des recherches sur son travail via internet et a décidé de mettre en application ses préconisations.

Les parents, à l’écoute de son projet, ont visionné les conférences de Claire Leconte sur Internet et ont été ouverts aux différents changements, notamment celui des horaires qui favorisaient les matinées longues et des parcours de découverte le jeudi après-midi.

Avec seulement 3 mois de recul, elle considère le changement « fabuleux ».

L’instauration de ces parcours, le travail en collaboration avec les personnels de l’ALAE a permis de donner du sens à la relation école/ALAE,  a créé du lien. Madame V. considère que le bénéfice est « flagrant ».

Ces nouveaux horaires font suite au réaménagement de l’emploi du temps avec matinées plus longues, une récréation avant 10h, plus d’appétit pour le repas de midi. Les matières à haute mobilisation cognitive sont bien sûr dispensés le matin.

D’autres aménagements ont été décidés, celui d’un temps de relaxation de 10 minutes, juste après le repas, suivi d’un temps de repos ou de jeux calmes.

De petits investissements ont été réalisés tels que l’acquisition de jeux anciens, en bois, rédusiant l’excitation des enfants. L’installation de claustras va quant à elle, permettre de créer des espaces plus intimes et moins bruyants, que ce soit dans la salle de restauration ou dans le préau.

Avec l’apport de coussins et couvertures, l’utilisation du préau évolue. Les enfants se détendent, sans énervement, sans bousculade, mais il faudra bientôt aviser parce que l’espace n’est pas chauffé.

La demande prioritaire de Madame V. est la venue de Claire Leconte dans son école, pour qu’elle échange avec les enfants et les parents très en demande.

C’est une sorte de révolution qui se met en marche dont le bénéfice est indéniable pour les enfants mais aussi pour les enseignants, disposant de plus de temps pour travailler dans la semaine et profitant plus largement de leur week-end et de leur famille. ».

 

Que dire de plius, la refondation de l’école espérée par les précédents ministres est là bien en marche, pourquoi toutes les écoles n’en ont-elles pas profité ? Ces collègues n’ont fait que me faire confiance et suivre toutes les préconisations que je n’ai cessé de diffuser. Aujourd’hui,  c’est à un gâchis auquel on assiste et c’est désolant, plus encore pour tous les enfants qui avaient tant besoin de ces changements profonds au sein de l’école