Presque 100 ans plus tard, donner "le beau sens" au mot éducation est toujours à faire...

Catherine Chabrun, militante pédagogique et des droits de l'enfant, nous a fait cadeau de ce texte écrit par Freinet, et qui devrait être connu de tous les éducateurs, quel que soit leur lieu d'exercice ou même leur contexte éducatif, je pense là aux parents. 

Bonne lecture.

L’éducation

 

Il nous faut redonner au mot éducation le beau sens qu’il n’aurait pas dû quitter. L’éducation n’est ni gavage, ni dressage ; elle est élévation maximum de l’individu, et ne peut être déterminée ni imposée du dehors quelle que soit la perfection des procédés employés.Le médecin a-t-il la prétention de faire grandir au rythme qu’il désire et dans un sens conforme à sa science rudimentaire le corps de l’enfant ? Essaie-t-il de commander à la nature ? Ou bien se contente-t-il d’aider par sa thérapeutique l’individu dans son évolution et son accroissement, dans sa marche inéluctable vers le développement normal, soutenant le corps et l’esprit dans leur lutte organique contre les éléments destructeurs, stimulant les principes de vie et d’efforts ? L’esprit, la pensée, le caractère, sont plus mystérieux encore que le corps humain ; le dynamisme enfantin déroute les meilleurs psychologues. Et les éducateurs prétendaient façonner les esprits à leur manière ; ils oseraient s’attribuer le mérite de tel ou tel développement heureux et de l’étouffement de tendances jugées déplorables ! Ils ne se doutent même pas qu’ils sont comparables au médecin qui, croyant utile de surdévelopper les bras aux dépens des jambes prescrirait le sédentarisme jusqu’à l’atrophie. Il devient banal aujourd’hui de dire que la domination tyrannique de l’adulte, tant sur le plan physique que sur le plan intellectuel et moral, entrave le développement normal de l’enfant, qu’elle est cause de déviations regrettables, de refoulements et de déséquilibre. Elle est un ferment de désorganisation qui a suffisamment montré sa malfaisance et son pouvoir d’abêtissement et d’asservissement.

Quittons donc nos idées préconçues sur l’éducation, dépouillons notre arrogance d’adultes omniscients et confessons notre humilité devant cette plante merveilleuse, pleine d’une vie débordante qui ne connaît encore aucun obstacle insurmontable. De même que, malgré lui et malgré nous, l’enfant grandit normalement pourvu qu’il ait une nourriture suffisante et saine, il aspire à s’élever, à s’éduquer, intellectuellement et moralement, pourvu que nous sachions lui fournir les éléments de cette élévation. Et voici la grande révolution éducative qui est en train de s’accomplir. Jusqu’à ce jour, le maître était le centre de l’école, comme si, sans lui, toute vie et toute éducation auraient cessé d’être. Le maître enseignait ; tous les outils qu’on inventait, les livres qu’on imprimait répondaient à ce besoin : aider le maître dans sa rude tâche, tâche impossible ! Nous renversons les valeurs. C’est l’enfant qui devient le centre de l’école ; l’école est le lieu ou de petits êtres humains s’éduquent et s’élèvent avec l’aide des camarades, de la nature, des livres, du maître, etc. Le problème scolaire devient alors celui-ci : comment des adultes – et les éducateurs en particulier – aideront-ils les élèves à s’élever, à s’éduquer au maximum ? Comment réaliseront-ils le milieu éducatif nécessaire ? À cela, l’étude des diverses techniques doit répondre. Nous n’essaierons pas de fixer prématurément des directives particulières. Tout reste encore à faire dans ce domaine, selon l’esprit nouveau que nous venons de définir.

Et la recherche ainsi comprise cesse d’être étroitement nationale ; c’est sur le plan international que nous devons travailler à solutionner les grands problèmes technologiques qui se posent à l’école populaire.

Célestin Freinet, 23 mars 1927 

Le maître insurgé – Articles et éditoriaux 1920-1939, N’autre école n° 8, Libertalia, p. 82 à 84