se lever à 5h30 rend heureux ! pas si sûr !

 

Publication d'une  tribune sur les levers matinaux, que vous pouvez retrouver à ce lien http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1415949-se-lever-a-5h30-rend-heureux-pas-si-sur-manipuler-le-sommeil-est-nefaste.html

Se lever à 5h30 rend heureux ? Pas si sûr. Manipuler le sommeil est néfaste
Publié le 06-09-2015 à 08h25 - Modifié à 13h45

Par Claire Leconte
Professeur de psychologie

LE PLUS. Les réveils matinaux contribueraient à notre bonheur. C'est en tout cas ce qu'affirme Laura Mabille, entrepreneure, dans un billet publié sur le "Huffington Post". Vrai ou faux ? Selon Claire Leconte, professeur de psychologie, la réponse n'est pas si évidente, car le sommeil est un état fragile et complexe. Explications.
Édité par Anaïs Chabalier 

S’imposer une série de rituels, qui plus est chronométrés, à 5h30 du matin, interroge forcément et ce à plus d’un titre. Dans son texte, Laura Mabille décompose ainsi son début de journée :
 
- faire le vide et se concentrer (10 min),
- écrire (10 min),
- rappel des objectifs (10 min),
- bouger ses fesses (0 min ou 1h30 !),
- lire (20 min), entre 50 min et 2h20 selon que l’on se bouge beaucoup ou pas du tout les fesses.
 
Est-ce la même chose les jours où elle ne travaille pas ? Et une alarme signale-t-elle la fin de chaque activité ?
 
Le sommeil, un état fragile et complexe
 
Du point de vue biologique, est-ce vraiment la bonne heure pour démarrer sa journée ? L’auteur donne l’impression que le sommeil peut être manipulé sans conséquence, or c’est une erreur : les chercheurs s’accordent sur le fait que c’est un état particulièrement fragile et complexe. La qualité du sommeil et le bon fonctionnement du rôle réparateur qu’on attend de lui dépendent de deux phénomènes.

Pour Alexandre Borbély, le rythme veille-sommeil est la résultante du processus circadien (sur 24 heures) qui favorise (ou pas) le sommeil en modulant la température interne – qui n’a jamais ressenti un frisson en fin de journée ? – et d’un processus homéostasique qui impose (ou pas) le sommeil en fonction du temps écoulé depuis l’éveil, ce qui provoque une certaine pression de sommeil : trop ou pas assez fatigué, on ne dormira pas bien.
 
Le sommeil se déroule grâce à la synchronisation de deux oscillateurs, situés à des endroits différents du cerveau, n’ayant donc pas la même résistance aux événements de l’environnement.
 
L’un d’eux, situé juste derrière les yeux, est fort sensible aux changements lumière-obscurité, d’où les effets nocifs des écrans lumineux sur la qualité de l’endormissement ; l’autre au contraire, programmé génétiquement, est très peu sensible à ces changements.
 
Notre nuit de sommeil n'est pas homogène
 
La bonne synchronisation de ces deux oscillateurs induit la qualité de notre rythme veille-sommeil ; se coucher trop tard ou se lever trop tôt provoque une désynchronisation de nos horloges internes ayant une répercussion à plus ou moins long terme sur la qualité de notre vie.
 
De plus, notre nuit de sommeil ne se déroule pas de façon homogène entre l’endormissement et l’éveil. On s’endort en faisant beaucoup de sommeil lent profond, indispensable pour récupérer physiquement et musculairement, il est très influencé par les changements de luminosité.
 
Au moment de l’éveil spontané, nous faisons alors beaucoup de sommeil paradoxal, qui joue un rôle important dans les activités cognitives complexes et n’est pas influencé par les changements de luminosité. Un manque de sommeil profond (coucher trop tard) peut être récupéré grâce à des nuits plus longues mais un manque de sommeil paradoxal (levers trop tôt) n’est jamais compensé.
 
Enfin, notre typologie joue pour savoir bien dormir : on est petit, moyen ou gros dormeur, mais aussi vespéral (couche-tard), matinal (lève-tôt), ou intermédiaire. Un gros dormeur vespéral aura énormément de difficultés à se lever très matinalement, quoi qu’on lui propose alors !
 
Pourquoi se créer une telle série d’obligations ?
 
Pour échapper à l’oppression de notre quotidien, on se recrée une série d’obligations ! Où prend place le plaisir de ne rien faire, d’avoir juste du temps pour soi, pour rêvasser, pour penser à tout et rien sans la pression du temps qui passe trop vite ? C’est aussi cela qui nous permet d’être créatif.
 
Oui, il est mieux de ne pas se lever à la dernière minute pour se préparer à sa journée, mais pourquoi se priver d’un sommeil important pour ce faire ? Pourquoi s’obliger à zapper entre de multiples activités ? Aucune d’elle n’acquiert ainsi une réelle densité qui permet vraiment de lui accorder l’intérêt qui lui revient. Cela donne l’impression de vouloir meubler le temps plutôt que d’en bénéficier vraiment.
 
De plus, c’est condenser sur un moment particulier de la journée toutes les activités qui, au contraire, gagneraient à être réparties sur plusieurs plages temporelles permettant réellement des temps de respiration tout au long de sa journée : sur le creux méridien, en fin de journée entre autres.
 
Paul Fraisse [1] disait :

"Nous jouissons de notre temps quand il y a harmonie entre ce que nous souhaitons faire et ce que nous devons faire, et le temps qui nous est accordé pour le faire. Cette harmonie est surtout conditionnée par les conditions temporelles que nous propose la société."
 
J’approuve !
 
Sortir du surmenage 
 
Comment peut-on en arriver à démanteler une part importante de notre vie, notre sommeil, pour compenser le manque de temps pour soi que nous impose la société actuelle ?
 
La gauche, depuis 1936, militait pour le temps de vivre, pour le temps libre, jusqu’à en faire un ministère après l’élection de François Mitterrand. Son ministre, André Henry, affirmait que la recherche menée par son équipe tendait à déterminer les outils humains de notre temps, capables de transformer la société industrielle de consommation et de profit au bénéfice d’une société au service de l’homme.

Quant à Bertrand Russell [2], dès 1932, voici ce qu’il analysait :
 
"Les plaisirs des populations urbaines sont devenus essentiellement passifs : aller au cinéma, assister à des matchs de foot, écouter la radio, etc. Cela tient au fait que leurs énergies actives sont complètement accaparées par le travail ; si ces populations avaient davantage de loisirs, elles recommenceraient à goûter aux plaisirs auxquels elles prenaient jadis une part active. (…). La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est le produit de l’aisance et de la sécurité, non d’une vie de galérien. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité de permettre à tous de vivre dans l’aisance et la sécurité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres : en cela nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a pas de raison pour persévérer dans notre bêtise indéfiniment !"
 
En sortirons-nous un jour ?
`
Enfin, l’auteur incite à "passer le cap des 21 jours" pour instaurer cette "nouvelle habitude" au quotidien, qui deviendra alors un besoin : où est la limite avec un comportement addictif ?
 
 
 
[1] Fraisse P., 1975, Psychologie du temps, Paris, PUF.
[2] Russell B., 1932, Éloge de l’oisiveté, traduit par M. Parmentier, 2002, Éd. Allia